L’Allemagne que vous ne voyez pas

En France, l’Allemagne est redevenue le grand méchant loup. A droite, à gauche, la République Fédérale est devenue l’ennemi à abattre, que ce soit au nom de la souveraineté nationale ou de la solidarité européenne. Ceux qui se plaignent d’être taxés de germanophobie à chaque fois qu’ils dénoncent la politique du gouvernement Merkel usent du même procédé en traitant de « germanolâtre » quiconque lève le petit doigt pour s’opposer à leur déferlement de haine, et de « naïf » celui qui croit encore à l’importance de la coopération franco-allemande au cœur d’une Europe unie. C’est donc à eux que je parle, eux qui méconnaissent tant leur voisin d’Outre-Rhin.

Vous avez dit « démocratie » ?

La salle plénière du Bundestag, coeur de la démocratie allemande

La salle plénière du Bundestag, coeur de la démocratie allemande

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle dont le régime politique n’a pas usurpé son titre glorifiant de démocratie, si aisément bafoué dans d’autres pays. La Loi fondamentale de 1949 a mis en place un système institutionnel et électoral tout à fait exemplaire, qui allie le respect de la voix de ses citoyens avec la stabilité gouvernementale nécessaire pour appliquer une politique de long terme. Chaque électeur allemand dispose de deux voix pour l’élection du Bundestag. La première voix va à un candidat selon un système uninominal à la majorité relative. La deuxième voix est attribuée à une liste dans une grande circonscription (par Land, ou par Landeskreis), selon le système proportionnel. Un garde-fou de 5% permet d’éviter une démultiplication trop importante des partis tout en respectant le choix des électeurs. Soit dit en passant, le système proportionnel va de pair avec la nécessité de former des coalitions, et il serait illusoire de réclamer le premier sans accepter la seconde. Autre garantie de cette Loi fondamentale qui devrait faire se pâmer les détracteurs de la 5e République : les motions de censure contre le gouvernement ne peuvent être présentées que si un nouveau Chancelier est proposé dans le même temps. Cette motion a été utilisée deux fois. La première fois, la CDU a échoué à remplacer le social-démocrate instigateur de l’Ostpolitik, Willy Brandt. La seconde, elle réussit à faire élire le conservateur Helmut Kohl à la place du social-démocrate Helmut Schmidt. Cette motion de censure dite constructive permet la stabilité, tout en garantissant au Parlement son droit à mettre en cause la responsabilité gouvernementale. Un dernier exemple pour la route ? Le référendum d’initiative populaire : si une pétition citoyenne recueille suffisamment de signatures (le quorum requis dépendant des Länder), une procédure prévoit qu’elle puisse déboucher sur un référendum. Cette possibilité existe au niveau fédéral, mais c’est surtout au niveau régional qu’elle a été utilisée. C’est ainsi qu’en mai 2014, en même temps que les élections européennes, les électeurs berlinois ont rejeté par référendum le projet du Sénat (le gouvernement du Land de Berlin) de transformer un tiers de l’ancien aéroport de Tempelhof (le Tempelhofer Feld) en terrain constructible, préférant conserver tel quel cet immense espace de loisir où tous les Berlinois peuvent se promener, faire du cerf-volant, partager un barbecue ou encore cultiver des fruits et légumes. Une autre initiative citoyenne de référendum est en cours dans la capitale, qui permettrait de plafonner le prix des loyers qui flambent depuis des années. Pas mal, non ?

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle où le système de coalition ne signifie pas complicité coupable mais négociation ardue sur la base d’un rapport de force. Il est tellement aisé, pour ceux dont le statut d’opposition permanente n’exige aucune confrontation avec la réalité, de confondre consensus et compromis. Savez-vous ce qu’il s’est passé pendant les trois mois séparant les élections législatives de septembre 2013 et la formation du gouvernement de grande coalition en décembre de la même année ? La CDU et le SPD ont négocié. Et négocié durement, sur tous les sujets qui les opposaient, avançant argument contre argument, et faisant peser leur poids électoral respectif dans la balance. En est issu un contrat de coalition de presque 200 pages, qui fixe la ligne de route du gouvernement pendant ses quatre années de mandat. Un exemple pour illustrer cette logique de négociation et de compromis, qui n’a pas grand chose à voir avec le ralliement sans conditions décrit par certains : la dernière loi sur la nationalité. Entrée en vigueur en décembre dernier, elle prévoit la suppression de l’Optionspflicht, selon lequel un enfant né en Allemagne de parents étrangers devait choisir entre la nationalité allemande et celle de ses parents à l’âge de 21 ans, à condition qu’il ait vécu au moins huit ans en Allemagne ou y ait fréquenté l’école pendant au moins six ans. Ce qui est le cas d’une bonne majorité des enfants turcs nés en Allemagne. Ce projet de loi avait été inscrit dans le contrat de coalition par Aydan Özoguz, actuellement Secrétaire d’Etat à la Migration, à l’Intégration et aux Réfugiés, qui avait mené les négociations pour le SPD sur ce thème. Ces conditions, comptées en années de résidence ou d’école, avaient été posées par la CDU. Cette loi, qui introduit un élément du droit du sol de plus dans le droit de la nationalité allemand, a été arrachée dans les négociations. Et les exemples ne manquent pas, comme le salaire minimum, également introduit dans le contrat de coalition par le SPD. Mais il est bien entendu plus aisé de rester dans son canapé et de traiter les sociaux-démocrates allemands de capitulards que de reconnaître les avancées que leur participation au gouvernement en place depuis 2013 a permis.

Le Parlement Européen à Strasbourg, coeur de la démocratie européenne

Le Parlement Européen à Strasbourg, coeur de la démocratie européenne

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle à qui l’approfondissement démocratique de l’Union Européenne ne fait pas peur. Avant que les instruments de contrôle budgétaire ne deviennent l’alpha et l’oméga de la politique européenne, les « voisins d’Outre-Rhin » faisaient figure de pionniers en la matière. En 1994, le groupe CDU/CSU au Bundestag proposait dans un papier portant la signature de Wolfgang Schäuble, futur ministre des Finances, d’appuyer sur l’accélérateur de l’intégration politique grâce à un « noyau dur » formé autour du couple franco-allemand et ayant pour tâche, au sein de l’UE, d' »opposer un centre consolidé aux forces centrifuges dues à un élargissement constant ». L’année 2000 fut marquée par le grand discours de Joschka Fischer, le ministre (Verts) des Affaires étrangères du gouvernement de Gerhard Schröder, à l’Université de Humboldt. Il y proposait un « centre de gravité comprenant plusieurs États capables, en Européens profondément convaincus, de progresser sur la voie de l’intégration politique ». À ces deux initiatives, formulées à cinq ans d’écarts, les réponses françaises furent simplement inexistantes. Sans compter la réaction absurde de Jean-Pierre Chevènement qui voyait dans les propositions allemandes une résurgence des volontés de dominations des années 1930, le reste du gouvernement socialiste resta silencieux. Il tenta même de faire taire Jacques Chirac, alors président de la République, qui avait répondu avec enthousiasme lors d’un discours devant le Bundestag. Aujourd’hui, les ambitions d’intégration politique approfondie ont quasiment disparue du radar européen. Faute de ne pas avoir saisi l’occasion lorsqu’elle s’était présentée.

Vous avez dit « progrès » ?

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle qui ose se confronter aux défis écologiques et énergétiques. Le mot Energiewende vous dit-il quelque chose ? En français, il se traduirait littéralement par tournant énergétique. C’est la transition énergétique à l’allemande. Ses objectifs sont ambitieux : abandon complet du nucléaire d’ici 2022, réduction des gaz à effet de serre d’au moins 80 % et un mix énergétique comprenant au moins 80 % d’énergies renouvelables d’ici 2050. La France, pendant ce temps, continue de ne voir la transition et l’indépendance énergétiques que par le prisme du nucléaire, énergie soi-disant « propre », dont la dangerosité a déjà été par plusieurs fois prouvée. La responsabilité du pays en ce domaine est donc énorme : il s’agit de montrer au reste de l’Europe qu’une transition énergétique ambitieuse mais efficace peut être menée, et qu’elle est déjà en route : pour la première fois en 2014, les énergies renouvelables représentaient la première source d’électricité dans le mix énergétique germanique. Un retour sur l’affaire Wolkswagen s’impose cependant à l’heure de la publication de cet article, bien qu’il ne soit pas question d’énergie. L’annonce du traficotage éhonté de plusieurs millions de véhicules pour minimiser leur impact écologique réel a permis de relancer quelques préjugés sur les Allemands, tous fanas de grosses bagnoles, et pour qui plus celles-ci pollueraient, mieux ce serait. Leur gouvernement se serait d’ailleurs fait une spécialité de maintenir les normes des tests anti-pollution au plus bas, cédant au lobby automobile. Une semaine après que le scandale a éclaté, il serait cependant hâtif de conclure à une responsabilité typiquement germanique dans cette affaire. Rien ne nous dit que d’autres constructeurs automobiles n’auraient pas également installé lesdits micrologiciels dans leurs modèles de voiture, ou trouvé d’autres moyens pour détourner les normes et tromper les consommateurs. Et si les articles indignés dénonçant le lobby auprès de l’UE en faveur de tests de pollution moins sévères ont l’Allemagne en ligne de mire, il ne s’agit que d’une illusion d’optique créée par le contexte de l’affaire Volkswagen : tous rappellent à la marge que le Royaume-Uni et la France tenaient les mêmes positions. Enfin, s’il faut parler de lobby anti-écologique, pourquoi ne pas mettre les pressions de l’industrie nucléaire française sur la table ?

8 mars 2014 à Berlin : affiche sur un mur du quartier de Kreuzberg

8 mars 2014 à Berlin : affiche sur un mur du quartier de Kreuzberg

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle qui innove en matière de droits des femmes et de politique familiale. Le fameux Kirche, Küche, Kinder (église, cuisine et enfants, le triptyque censé définir les devoirs des femmes) est bien connu des détracteurs de l’Allemagne. Qui oublient au passage de dire que, depuis plusieurs années, les gouvernements successifs ont décalé leur viseur vers le travail des femmes, afin d’augmenter le taux d’activité de celles-ci. Résultat : la politique familiale allemande est en train de rattraper celle de l’Hexagone, qui l’a pourtant précédée de plusieurs décennies. Congés parentaux, allocations, aménagement du temps de travail pour les parents, amélioration des services de petite enfance : les réformes fusent depuis dix ans. La « prime aux fourneaux » de 150€ par mois pour les familles préférant élever leur enfant à domicile, imposée par les conservateurs bavarois de la CSU en 2013, a été jugée inconstitutionnelle fin juillet 2015. Si les effets escomptés de hausse de l’activité féminine et de la natalité ne sont encore que faibles, continuer à décrire l’Allemagne comme un pays archaïque qui laisse ses femmes au foyer plutôt que de leur ouvrir la porte du monde du travail relève de l’absurdité. En termes de droits des femmes, 2015 aura également été l’année de l’introduction d’un quota de femmes dans les conseils de surveillance des grandes entreprises et de la délivrance de la pilule du lendemain sans ordonnance. Le gouvernement avance à vitesse grand V sur ces questions, et il serait grand temps de reconnaître ce chambardement plutôt que de rester enfermé dans des grilles de lecture désormais dépassées.

Enfin, l’Allemagne que vous commencez peut-être à voir au-delà des certitudes réconfortantes mais bien étroites qui vous sont propres, c’est celle qui prend conscience de la crise de réfugiés qui touche actuellement l’Europe. Sans être un pays bordé par la Méditerranée qui transporte chaque jour des centaines de canots, ou frontalier de ceux d’où fuient les milliers qui sont poussés sur les routes par la misère et la guerre, l’Allemagne accueille chaque jour un grand nombre de réfugiés. Et prend la responsabilité de s’assurer que d’autres pays, sans avoir à accueillir toute la misère du monde, en prennent au moins leur part. Sans fermer ses frontières, malgré ce que certains affirment : chaque jour, des centaines ou des milliers de réfugiés continuent d’entrer en Allemagne.


En guise de conclusion

Loin de moi l’idée d’encenser comme un tout le « modèle allemand ». De ce côté du Rhin comme de l’autre, et quelle que soit la rive sur laquelle on se trouve, les éléments positifs se mêlent à ceux qui le sont moins, et il revient aux politiques intelligents de savoir faire la balance entre les deux pour pouvoir renforcer les premiers et améliorer les seconds.

Nul besoin, dans un contexte politique européen qui laisse de plus en plus de place au nationalisme et aux discours violents, d’accuser un seul pays d’être à l’origine de tous les maux politiques et économiques de notre continent. Depuis quand la nationalité d’un citoyen compte plus que ses opinions politiques ? Il serait temps que chacun commence à mesurer ses propos pour éviter le manichéisme. Il vaut mieux d’abord voir la poutre dans son œil avant d’aller la chercher dans celui du voisin.

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Les femmes et les migrants d’abord !

Malgré une situation économique exceptionnelle, l’Allemagne se trouve face au défi majeur du vieillissement de sa population et la pénurie de main d’oeuvre. Pour le relever, les pouvoirs publics mettent en oeuvre une modernisation accélérée de la société. Les femmes et les migrants se retrouvent en première ligne.

Taux de chômage au plus bas depuis la réunification, excédent commercial record, déficit zéro, comptes de la sécurité sociale largement excédentaires : avec tous ces indicateurs au vert, l’Allemagne a de quoi se sentir sur un petit nuage. En position de force en Europe, elle parvient à s’imposer habilement dans les négociations. Redevenue attirante pour les migrants, elle était l’année dernière le deuxième pays d’immigration derrière les États-Unis. Bref, tout semble sourire aux Allemands.

Pourtant, et ce n’est pas nouveau, une épée de Damoclès plane sur la première puissance économique européenne : sa situation démographique. Le taux de fertilité des Allemandes était de 1,38 enfants par femme en 2012, bien en dessous du seuil nécessaire au renouvellement des générations, et nettement en dessous de la moyenne de l’Union Européenne (1,58). Sans l’immigration massive qui maintient sa croissance démographique à flots, la population allemande décroîtrait. Cette situation démographique a, bien entendu, des avantages à court terme. Alors que, des deux côtés du Rhin,        800 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, ce sont 650 000 travailleurs qui partent à la retraite en France pour 850 000 en Allemagne. Le taux de chômage historiquement bas des jeunes en Allemagne s’expliquerait donc également par ce différentiel de situation démographique.

Mais, à moyen et à long terme, cette situation démographique est surtout un danger pour l’économie allemande. Aujourd’hui déjà, plusieurs branches de métiers recensées par la Bundesagentur für Arbeit (l’Agence fédérale pour l’Emploi) sont en pénurie de main d’oeuvre: l’Allemagne manque déjà d’ingénieurs, et de personnel de soin. Le Fachkräftemangel (manque de personnel qualifié) est un fléau qui ne fait que grandir.

Les retombées politiques de cette situation sont particulièrement intéressantes. En effet, pour faire face à cette double menace de déclin démographique et de pénurie de main d’oeuvre, les pouvoirs publics mettent en oeuvre un ensemble de mesures conduisant à une modernisation accélérée de la société. La stratégie du gouvernement fédéral se déploie en direction de deux publics cible : les migrants et les femmes.

Une nouvelle culture d’accueil

Aujourd’hui, l’Allemagne est le deuxième pays le plus attirant pour les émigrés, derrière les États-Unis, avec 465 000 migrants l’année dernière. En choeur, la classe politique allemande a salué ces chiffres comme un signe positif. Tous les partis hormis bien sûr l’AfD, le nouveau parti de droite populiste eurosceptique et (soyons soft) très critique sur les questions d’immigration. Cette unité des partis politiques, qui se félicitent tous que l’Allemagne soit une « terre d’immigration » (Einwanderungsland) et mettent en avant la « culture d’accueil » (Willkommenskultur) du pays, relève d’une transformation radicale du discours.

Un drapeau germano-turc à Neukölln

Un drapeau germano-turc à Neukölln

En effet, jusque récemment, l’Allemagne ne se considérait pas comme une terre d’immigration, mais plutôt comme une terre d’accueil temporaire. Les immigrés venus massivement d’Espagne, de Grèce et de Turquie pour travailler en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960 portaient ainsi le nom de Gastarbeiter, les travailleurs invités. À aucun moment, l’idée que ces travailleurs se transforment en une immigration durable et installée n’avait été envisagée. Ce fut pourtant le cas, et les Turcs forment aujourd’hui la plus grande communauté d’immigrés en Allemagne, même si la Pologne a depuis plusieurs années pris la place de premier pays d’origine des nouveaux migrants.

Face à cette situation et au déclin démographique menaçant, la politique allemande a effectué un virage à 180 degrés depuis quinze ans. En 2000, le Chancelier social-démocrate Gerhard Schröder a mis en place le « modèle optionnel », qui permet aux enfants nés en Allemagne de parents étrangers de choisir entre leur nationalité d’origine et la nationalité allemande à leurs 18 ans, introduisant un élément de droit du sol dans un droit de la nationalité jusque là régi par le droit du sang. Une réforme qui paraîtrait aberrante en France où la double nationalité est acceptée depuis bien plus longtemps, mais une mesure révolutionnaire pour l’Allemagne. En 2005, une nouvelle loi d’immigration est entrée en vigueur, facilitant le droit de séjour et mettant en place des « cours d’intégration » pour les immigrés.

Sous l’égide de la nouvelle Secrétaire d’État sociale-démocrate à l’Immigration, aux Réfugiés et à l’Intégration Aydan Özoğuz, le droit de la nationalité a encore été modifié fin décembre 2014. Suivant une revendication du SPD depuis plusieurs années, le « modèle optionnel » a été assoupli. Désormais, s’ils ont résidé en Allemagne pendant au moins huit ans ou fréquenté l’école pendant au moins six ans, les enfants nés en Allemagne de parents étrangers ne doivent plus choisir entre leurs deux nationalités. Et, depuis début février, le SPD multiplie les sorties dans la presse pour une nouvelle loi sur l’immigration permettant de simplifier le droit de séjour avec un système à points.

Ainsi en l’espace de quinze années l’Allemagne, le pays de l’identité nationale « culturelle », a ouvert ses portes et facilité l’intégration de ses immigrés.

Travailleuses, travailleuses !

Deuxième public cible : les femmes. Ici, le but est double: à la fois attirer les femmes sur le marché du travail et les inciter à faire plus d’enfants. Horizon ô combien difficile à atteindre, dans un pays où le rôle des femmes a longtemps été défini par les « trois K »: Kinder, Küche, Kinder (les enfants, la cuisine et l’église). Loin de relever de l’histoire ancienne, cette doctrine conservatrice a la vie dure, notamment en ex-RFA. En 2006, un sondage eurobaromètre montrait que 27% des Allemands de l’Ouest considéraient que la vie familiale pâtissait forcément de l’activité professionnelle de la femme (contre 9% des Allemands de l’Est et 13% des Français). Ils étaient également 17% à affirmer que, dans l’idéal, les mères devraient rester au foyer pour élever leurs enfants (contre 7% des Allemands de l’Est et 8% des Français). Il faut aussi dire que le système d’accueil de la petite enfance en Allemagne est bien différent du français : si la période d’instruction obligatoire est la même (entre 6 et 16 ans), le Kindergarten allemand est payant, contrairement à l’école maternelle française. Et, tout au long de la scolarité, les enfants allemands n’ont cours que le matin, créant des besoins de garde l’après-midi.

Enfants - Travail "Et c'est par où tout droit ?"

Enfants – Travail
« Et c’est par où tout droit ? »

Impossible, me direz-vous ? Comme pour ses migrants, le gouvernement fédéral se retrousse les manches pour faire face au défi et met en place des mesures modernisant radicalement la conception de la place des femmes dans la société. Premier chantier : la politique familiale. Pour permettre aux mères de concilier vie professionnelle et vie de famille, le Parlement a adopté une loi améliorant le système de congé parental. Ainsi, l’allongement du congé parental est devenu possible si le deuxième parent (donc le père, soyons réalistes), décide de prendre également un congé. Cet allongement du congé est par ailleurs devenu possible pour les parents décidant de travailler en temps partiel, avec pour objectif à la fois une augmentation de l’indice de fécondité et et un renforcement de l’activité professionnelle des femmes.

Pour lutter contre les inégalités dans le monde du travail, le Parlement a également adopté, après de longs mois de débats entre sociaux-démocrates et conservateurs, une loi introduisant un quota de femmes dans les instances dirigeantes des grandes entreprises, afin de faire exploser le plafond de verre auquel se heurtent de nombreuses femmes. Et la prochaine réforme est déjà sur les rails : la Ministre fédérale de la Famille, des Personnes Âgées, des Femmes et de la Jeunesse, Manuela Schwesig, ferraille actuellement pour une loi permettant une plus grande égalité salariale entre hommes et femmes.

Enfin, et même si les objectifs et impacts de la loi dépassent largement cette simple question, l’introduction d’un salaire minimum légal en Allemagne est également une excellente nouvelle pour les femmes, qui sont à 70% employées dans des secteurs à bas salaires. Ainsi, en 2012, un quart des femmes ayant un emploi étaient payées en-dessous de 8,50€ de l’heure, le seuil retenu pour le salaire minimum. Celui-ci s’appliquant également aux minijobs, il profitera donc largement aux femmes qui représentent 3,2 millions des 4,8 millions de minijobbers.

Ainsi, sous la menace du déclin démographique et de la pénurie de main d’oeuvre, les gouvernements fédéraux successifs explorent, tâtonnent, cherchent des solutions et les appliquent le plus rapidement possible. Cette innovation politique, permise par une situation économique favorable, produit une modernisation accélérée de la société allemande en termes de droits des femmes et d’intégration des migrants. Des recettes qui ont tout intérêt à être efficaces, sous peine que les Allemands ne tombent rapidement et douloureusement de leur petit nuage.

Réfugiés : tous aux abris ?

Alors que l’Europe commémore le triste anniversaire de Lampedusa en révisant ses outils de maîtrise de flux des réfugiés à travers la Méditerranée, l’Allemagne durcit sa politique d’asile.

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« Aucun homme n’est illégal » : le campement de l’Oranienplatz

Ils sont le visage d’une réalité européenne. Arrivés au terme d’une marche de 28 jours à l’automne 2012, plusieurs centaines de réfugiés avaient planté leurs tentes sur l’Oranienplatz, une place du district de Friedrichshain-Kreuzberg. Avec le soutien du maire du district de l’époque, Franz Schulz (Verts) : « nous considérons que leurs revendications politiques sont justes », avait-il déclaré. Depuis, ils multiplient les actions pour obtenir un droit de séjour. Ils ont écrit une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, organisé des grèves de la faim devant la porte de Brandebourg ou la tour de la télévision de l’Alexanderplatz, occupé temporairement des sièges des Verts et de la confédération syndicale DGB, récoltant au passage le soutien de nombreuses associations, mais également les ultimatums des autorités.

Le 18 mars dernier, le Sénat de Berlin et les réfugiés étaient pourtant parvenus à un accord. Dès que le campement de l’Oranienplatz était évacué, ils obtiendraient un « soutien et un accompagnement dans le développement de leurs perspectives professionnelles ». Étaient compris des cours d’allemand, une reconnaissance de leurs compétences et un accès à des études, à une formation ou au marché du travail. En avril 2014, plus ou moins volontairement et pacifiquement selon les sources, les demandeurs d’asile avaient démonté le campement de l’Oranienplatz et avaient commencé à préparer leurs dossiers. Ils auraient alors dû être examinés au cas par cas. Jusqu’au coup de théâtre du 31 août : signé par une sénatrice non compétente en la matière, l’accord serait invalide. Quelques jours plus tôt, 108 réfugiés avaient vu leurs dossiers refusés et devaient quitter Berlin.

Appellation d’origine contrôlée

La mobilisation de l’Oranienplatz n’est qu’une illustration parmi d’autres du durcissement de la politique d’asile en Allemagne, qui trouve aussi sa traduction dans le droit. Dernier exemple en date : une loi votée le 3 juillet au Bundestag et le 19 septembre au Bundesrat, modifiant la liste des « pays d’origine sûrs », c’est-à-dire censés respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Trois pays de la péninsule des Balkans y ont été ajoutés : la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et la Serbie. Jusqu’ici, outre les pays de l’Union Européenne et de l’Espace Schengen, seuls le Ghana et le Sénégal figuraient sur cette liste faisant office d’appellation d’origine contrôlée des demandeurs d’asile. Concrètement, cela signifie que les ressortissants de ces pays peuvent se voir refuser leur demande sans motif. Plusieurs associations et partis étaient pourtant montés au créneau, arguant de la situation inquiétante des Rroms dans ces pays.

Comme les États au sein de l’espace européen, les Länder se renvoient en permanence la patate chaude sur le nombre de réfugiés à accueillir, demandant également parfois à l’État fédéral de prendre ses responsabilités. Car la législation de la République Fédérale est la même que celle de l’Union Européenne, définie par le règlement de Dublin : la demande d’asile ne peut être faite que dans le Land d’arrivée du réfugié. Les Länder du Sud se plaignent alors de leur part qu’ils jugent trop importante. Le Bade-Wurtemberg, gouverné par les Verts en coalition avec le SPD, qui ne cesse de réclamer un engagement plus fort du niveau fédéral, est régulièrement taxé par d’autres Länder de trop « restrictif ». C’est d’ailleurs ce Land qui a fourni les voix nécessaires à la majorité requise pour voter la loi sur les pays d’origine sûrs. Et en Bavière, la Christlich-Soziale Union (CSU, alliée de la CDU de Merkel) plaide pour un contrôle des frontières face aux réfugiés qui seraient « envoyés » depuis l’Italie.

Un plaidoyer qui prend la forme d’un serment d’hypocrite. Au sein de l’Allemagne, il serait inadmissible que les Länder du Sud supportent une charge plus importante. Par contre en Europe, les États du Sud ont toute vocation à accueillir tous les demandeurs d’asile qui atteignent leurs côtes après avoir traversé la Méditerranée. Pour ceux qui les atteignent, bien entendu : un an après Lampedusa et alors que les naufrages se multiplient, l’Union Européenne semble toujours plus préoccupée du renforcement de sa forteresse que du sort des réfugiés. Hasard du calendrier, c’est deux mois après le drame du 3 octobre 2013, qui avait vu 366 migrants sombrer au large de l’île italienne de Lampedusa, que l’UE avait mis en place EUROSUR, un système de surveillance des frontières. Malgré les jérémiades des dirigeants européens qui qualifient la Méditerranée de cimetière à ciel ouvert, le premier objectif de ce système reste la lutte contre l’immigration illégale.

Le règne de Triton

Pour compléter ces dispositifs, le 9 octobre, les 28 ministres de l’Intérieur ont décidé du lancement en novembre prochain de l’opération Triton. Poétiquement nommée ainsi en référence au dieu marin qui, selon la mythologie grecque, voulut sauver des vaisseaux échoués à la suite d’une tempête, l’opération aura pour mission de sauver les migrants en Méditerranée, prenant le relais de Mare Nostrum, opération lancée unilatéralement par l’Italie en décembre 2013. Depuis, en moins d’un an, cette dernière a secouru plus de 90 000 réfugiés. Un résultat qui sera difficile à atteindre par Triton, tant son trident semble édenté : alors que l’opération italienne était dotée de plus de 9 millions d’euros par mois pour accomplir sa mission, sa petite sœur européenne disposera de 2,5 millions d’euros. Un montant jugé largement insuffisant par Amnesty International, qui dénonce la « passivité coupable » des États membres face aux tragédies en Méditerranée.

Une nouvelle opération pour revenir au point de départ ? « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », affirme Tancredi dans Le Guépard. Un roman de Giuseppe Tomasi di … Lampedusa. Quelle ironie.

« Ils viennent par milliers, mais la plupart / N’atteindront jamais le pays espéré / Les patrouilles les saisiront / Pour les déporter en notre nom / Et le reste, il se noiera / Dans la fosse commune de la Méditerranée »

Die Toten Hosen, Europa

Ces exports dont la France se passerait bien

L’Allemagne est championne européenne d’exportation, c’est bien connu. Mais en dehors des biens de consommation, c’est l’importation du « modèle allemand » qui fait couler des litres et des litres d’encre dans les rédactions et dans les partis politiques. Ce fameux modèle ne recouvre pourtant qu’une réalité vague et aux facettes multiples. Comme dans chaque pays, les « produits d’exportation » potentiels, qu’ils fassent ou non partie d’un modèle politique, économique, social ou culturel, sont très variés. Petite revue diverse et personnelle de ceux dont la France se passerait bien.


Note : ceci n’est pas du « modèle allemand bashing ». Encore une fois, ce terme ne recouvre pas grand chose, et il y a d’autres produits d’exportation que je verrais très bien traverser le Rhin, le plus vite possible même.


Hartz IV

« Bon, si tu ne trouves pas de job, tu vivras de Hartz IV, comme une vraie Berlinoise ». Ces mots d’un ami, dont je tairai le nom, n’ont malheureusement que très peu à voir avec de l’exagération. À Berlin, vivre de Hartz IV, ce RMI au rabais, est devenu le lot commun de nombreux Berlinois – presque 17% -, et surtout des jeunes – près d’un cinquième chez les 15-24 ans. Les chiffes varient énormément selon les Länder et atteignent leur plus haut sommet dans la capitale.

Minijobers : un droit du travail en miniature. Image : dpa/alliance

Hartz IV, minijobs : un droit du travail en miniature. Image : dpa/alliance

À quoi correspond le régime Hartz IV ? Je parle délibérément de régime, et vous allez comprendre pourquoi. Il s’agit d’un système d’aides sociales adopté par les Verts et les sociaux-démocrates du SPD sous le règne de Gerard Schröder en 2004. Il fête donc ses dix ans cette année : youpi ! La mesure principale de ce système est la réduction de la durée des indemnités chômage à douze mois, après quoi l’aide octroyée tombe en-dessous des 400€ (exactement de 296€ à 391€). Des allocations logement et chauffage peuvent également être attribuées en sus, avec un plafond strict. Et en contrepartie de ce traitement royal, les Hartz IV Leute ont bien entendu quelques obligations : accepter (quasiment) n’importe quel boulot (y compris les Minijob à 450€ ou les travaux d’utilité publique payés 1€ de l’heure) sous peine de sanctions, et leurs comptes en banque sont épluchés scrupuleusement (deux heures de baby-sitting pouvant entraîner une réduction des indemnités). La panacée, n’est-ce pas ? La cour constitutionnelle de Karlsruhe avait déclaré en 2010 la loi Hartz IV comme incompatible avec l’article 1 de la Loi fondamentale allemande qui garantit la dignité humaine. Depuis, bien que le montant des aides augmente chaque année, ce nom est toujours synonyme de précarité et de pauvreté.

Alors pourquoi ne pas importer ce système d’aides sociales en France, comme certains le proposent ? Pas besoin de faire un dessin, il me semble : ce système d’aides ne devrait être exporté nulle part, malgré ceux qui, sur la rive occidentale du Rhin (bah, oui, je peux pas dire de notre côté du Rhin, ce serait géographiquement faux pour moi), réclament une réforme du marché du travail « à l’allemande » – c’est-à-dire à la Hartz, pour diminuer le chômage. Si certaines mesures comme le Kurzarbeit, ce chômage partiel indemnisé et plutôt efficace, pourraient trouver une application intéressante en France, l’allocation chômage au rabais, c’est non.

La Shariah Police

Ils ont des blousons oranges et se promènent les soirées de week-end dans les rues de Wuppertal, ville industrielle de la région Rhin-Ruhr et lieu de naissance de Friedrich Engels et de Pina Bausch (rien que ça). Aux hommes, ils expliquent qu’ils ne doivent pas boire d’alcool. Aux femmes, ils expliquent qu’elles feraient mieux de se couvrir les cheveux avec un voile. Qui ? Les joyeux gardons de la Shariah Police. Ce groupe de salafistes a commencé à faire la Une des quotidiens outre-Rhin depuis le début du mois.

Au programme du Shariah Police Festival

Au programme du Shariah Police Festival

Autant dire qu’en pleine période de décapitations par l’État Islamique, le sujet fait polémique. Les réactions politiques n’ont pas tardé, jusqu’au sein du gouvernement. Thomas de Maizière, ministre de l’Intérieur (CDU) a ainsi déclaré au Bild, célèbre tabloïd, que « personne ne peut s’octroyer le droit d’abuser du nom de la police allemande », et son collègue à la justice Heiko Maas (SPD) lui a emboîté le pas en mentionnant une « justice parallèle illégale ». Remarquez, les deux étaient bien dans leur rôle : l’un parle police, l’autre justice. Plusieurs personnalités politiques, dont le chef de la CDU, a revendiqué un renforcement des lois pour permettre l’interdiction de ce groupe. La chancelière est également montée au créneau pour expliquer que cette tentative serait la première et la dernière. Pour tenter de parer la paranoïa collective, certains éditorialistes (dans le Spiegel Online ou dans le taz) ont quand même rappelé que parler de justice illégale parallèle tenait plus de l’alarmisme que de la réaction politique saine, et surtout que tout ce tintouin faisait une publicité monstrueuse, sans doute plus que ce que ce groupuscule aurait pu espérer.

Maintenant, imaginez la même situation en France. Imaginez un groupe de barbus en veston bleu fluo patrouillant dans les rues, disons, du Havre, et quelques passants alarmés qui publieraient des photos sur Twitter. La machine s’emballe : la presse s’empare de l’affaire, le monde politique aussi. Et qui donc gueulerait plus fort que les autres et attirerait tous les micros et toutes les caméras ? À qui profiterait donc ce flip national ? À Madame Le Pen, bien entendu, qui se frotterait les mains d’avoir une raison de plus pour surfer sur les peurs et taper sur l’Islam, en couvrant tout ça, bien entendu, sous le principe de laïcité (à sens unique).

Pour l’instant en Allemagne, le parti eurosceptique Alternative für Deutschland (AfD), qui a le vent en poupe, ne semble pas s’être emparé de la question. Certes, il a atteint des scores alarmants dans les trois dernières élections régionales (près de 10% en Saxe le 31 août et plus de 10% dans le Brandebourg et en Thuringe le 14 septembre), mais difficile de faire le lien entre les deux phénomènes. Le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD), un chouette parti de néonazis, a lui sauté sur l’occasion pour distribuer un tract contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Mais c’est un parti en cours de radicalisation et de marginalisation. L’absence d’un parti identique au FN en Allemagne limiterait-il l’impact de ce phénomène ? Impossible à dire, mais inutile de tenter l’expérimentation en France.

La religion sur formulaire administratif

Janvier 2014 - Une église à Wedding

Janvier 2014 – Une église à Wedding

Janvier 2014. Bravant la neige et le verglas qui recouvrent les rues de Berlin depuis deux semaines, je me fraye un chemin jusqu’à la mairie du district de Tiergarten, la seule où des rendez-vous étaient disponibles à court terme pour faire son Anmeldung, ce formulaire qui officialise la berlinitude – c’est-à-dire qui vous inscrit comme résident allemand, et qui existe dans tout le pays. Après un petit quart d’heure d’attente (comme quoi la ponctualité, hein, tout ça), je me retrouve donc face à face avec une fonctionnaire qui me demande mon contrat de location afin d’enregistrer mon adresse, afin de me poser d’autres questions. Le dialogue suivant s’est déroulé en allemand : « – Nationalité ? – Française. – Lieu de naissance ? – Paris. – Situation familiale ? – Célibataire sans enfants. – Religion ? – Quoiiiiiii ? ». Ah oui forcément, pour une Française ça fait bizarre. Je viens d’un pays où ce ne sont pas les oignons de l’administration de savoir si je suis juive, athée, musulmane, chrétienne ou bouddhiste.

Et pourtant je le savais : en Allemagne, la séparation de l’Église et de l’État n’est pas aussi stricte qu’en France. Tous les samedis à 20h, quand le journal télévisé passe sur TF1 et France 2, c’est un curé ou un pasteur qui parle à la télé allemande lors du Wort zum Sonntag. Mais tout cela va plus loin qu’un simple programme de télévision, bien entendu. Les premiers mots de la Loi fondamentale allemande sont par exemple « Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes … ». Ça change du « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », pas vrai ? Mais ça n’est pas fini : il existe un impôt pour la religion. Il ne concerne que les religions catholique, protestante, juive et orthodoxe. En étant baptisé ou en se déclarant membre de telle ou telle église, cette taxe correspondant à 9% de l’impôt sur le revenu devient obligatoire. Mais le plus beau, c’est quand même que, pour ne plus payer cet impôt et officialiser sa sortie de l’Église, il faut signer un formulaire administratif et, selon les Bundesländer, payer des frais qui peuvent monter jusqu’à 50€. En avril (il n’y avait plus de neige), mon maître de stage était ainsi rentré de sa pause déjeuner ravi en expliquant que, étant enfin berlinois, il pouvait sortir de l’Église sans débourser un seul sou.

Bref, encore une fois, pas besoin de faire un dessin pour expliquer pourquoi l’importation de cette mesure ferait tache en France : la religion y est une affaire privée, une affaire de conscience personnelle. Et puis de toute façon, c’est bien connu, « y’a déjà bien trop d’impôts en France, pas vrai ma bonne dame ».


 En guise de conclusion

Mais il manque donc le fromage et le vin dans cette liste ? J’aurais bien voulu écrire que le fromage allemand est également un produit dont l’exportation ne serait pas, disons, nécessaire. Malheureusement, l’Allemagne exporte déjà plus de fromage que la France (oui, vous avez bien lu). Et en ce qui concerne le vin, une anecdote peut tout résumer. Un jour que j’étais dans un restaurant de poissons à Hambourg avec deux amis français, le serveur nous demanda si le vin que nous avions choisi, un Riesling de la région du Palatinat, était bon. Rien d’autre ne put nous échapper que « Er war nicht schlecht » (pas mauvais). Et pourtant, objectivement, il était bon, et même meilleur que plusieurs blancs d’Alsace. Mais de là à le dire, il y a un pas que des Français ont du mal à franchir. Un pas au-dessus du Rhin.

From Berlin, with love.

Cette année, je fais la Fête de l’Humanité à Berlin

Jetzt geht’s wieder los! C’est reparti pour un tour !

Après quelques réflexions et quasiment une année d’absence, j’ai décidé de me remettre à écrire. Que s’est-il donc passé depuis la publication de mon article sur le sexisme à la Fête de l’Huma ? Tout d’abord, quelques mois plus tard, en novembre, j’ai rejoint un nouveau parti politique, Nouvelle Donne. C’est un parti plein d’enthousiasme, de volonté, d’idées nouvelles. Un véritable souffle d’air frais.

Et surtout, en janvier, je suis partie. J’ai déménagé. À Berlin. Pourquoi Berlin ? Tout simplement parce que c’est une ville libre. Une ville dont l’espace est plus libre, l’air aussi, mais surtout dont les citoyens sont plus libres de vivre ce qu’ils veulent et comme ils veulent, et bien plus libres qu’à Paris d’aller où ils veulent, de s’habiller comme ils veulent. Surtout les citoyennes, d’ailleurs.

Hop ! Encore un de ces jolis sous-bocks.

Hop ! Encore un joli sous-bock.

Oui, j’en reviens au sexisme ordinaire : j’avais mentionné, notamment, dans mon article, ces sous-bocks antisexistes qui protègent les comptoirs de certains bars de la capitale allemande. J’y reviens car c’est un poids qui s’est envolé depuis que je suis arrivée ici. J’avais déjà remarqué dans mes escapades berlinoises précédentes que le harcèlement de rue existait moins à Berlin, ce qui m’avait en partie fait prendre conscience de la gravité du phénomène à Paris. Et je ne suis pas, bien entendu, la seule à l’avoir remarqué : cette blogueuse, par exemple, avait déjà écrit quelque chose dessus.

À propos de sexisme ordinaire, beaucoup de choses ont été faites cette année. Le Projet Crocodiles a connu beaucoup plus d’écho, l’article de Jack Parker a fait un tabac, le collectif Stop harcèlement de rue a été créé, et une amie a commencé à mettre en place un projet contre le harcèlement dans le métro.

Voilà donc une année que j’avais donné ma petite contribution à ce mouvement qui s’efforce, jour après jour, d’ouvrir les yeux des autres sur ce phénomène et ces comportements proprement insupportables. Et revoilà donc la Fête de l’Humanité qui pointe le bout de son nez. L’année dernière, un des lecteurs de mon post de blog m’avait dit l’avoir relayé auprès de la direction de la Fête. Peut être que, cette année, quelques efforts seront entrepris. Peut-être que l’antisexisme trouvera son terrain expérimental dans le parc de la Courneuve. J’espère que, ne serait-ce qu’une fois, si l’un des festivaliers est témoin de harcèlement, quelque part entre l’avenue Rosa Parks et l’avenue Clara Zetkin, il aura la présence d’esprit d’intervenir.

Le Tempelhofer Feld

Le Tempelhofer Feld : parties de foot, cerfs-volants et barbecue sur les anciennes pistes d’atterrissage

Et voilà une année que je n’ai rien écrit de nouveau. Par peur de m’enfermer moi-même dans un thème, par fainéantise, par manque de temps : il y a toujours beaucoup de raisons de laisser un blog en stand-by. Mais j’ai décidé de m’y remettre. Pas pour lancer un énième blog d’une « expat » qui raconte sa vie à Berlin, non. J’écrirai bien sûr un peu de ce que je vois, de ce que j’entends, de ce que je découvre ici, il s’y passe tant de choses. Mais j’ai surtout envie de profiter de mon exil outre-rhin pour élargir mon horizon. Pour moi, dans l’actualité du moment, il n’y a pas que le gouvernement Valls II et la nomination d’Emmanuel Macron à l’Économie. Il y a aussi la démission de Klaus Wowereit, maire de Berlin, embourbé dans la construction d’un aéroport international dont l’ouverture est constamment retardée et qui creuse le déficit de la ville. Il n’y a pas que la montée inquiétante du Front National, il y a également celle de l’Alternative für Deutschland (AfD), un parti eurosceptique de droite populiste. Et le 25 mai dernier, il n’y avait pas seulement les élections européennes, il y avait aussi un référendum pour savoir si l’espace de l’ancien aéroport de Tempelhof, utilisé par tous les berlinois pour des balades ou des barbecues, des parties de foot ou de cerf-volant, des manifestations ou des concerts (bref, là où aurait lieu la Fête de l’Humanité si elle s’exportait à Berlin), allait être en partie construit. Partir habiter à l’étranger permet de voir l’actualité d’un autre oeil, et j’ai envie de vous faire profiter de ce point de vue. Qui ne sera pas non plus celui du correspondant d’un grand journal. Ce sera le mien, et j’espère qu’il vous intéressera.

Et ça c’est juste pour le plaisir …

Cover de « I’m a believer » par Nina Hagen

Même à la Fête de l’Huma, le sexisme est ordinaire

« Hé mad’moiselle ! C’est combien ? » . Il est 18h30, le samedi 14 septembre au Parc Départemental de la Courneuve. Je suis arrivée à 13 heures pour ce deuxième jour de la Fête de l’Humanité, et j’en suis déjà  à une quinzaine de remarques du genre au compteur.

La journée de la robe

o-ROSEA-LAKE-facebookC’est qu’il faut croire qu’il est interdit de porter une robe à la Fête de l’Huma – surtout, apparemment, si elle est accompagnée de chaussures à talons. Sous peine, justement, de récolter ce que le machisme a fait de meilleur. Le long des avenues aux noms éloquents – Stéphane Hessel, Rosa Parks, Jean Jaurès, Danielle Mitterrand ou encore Hugo Chavez -, les interpellations s’accumulent, de plus en plus élégantes au fur et à mesure que la journée passe et que les verres se vident. Le comble étant de faire traiter de « belle salope » en plein milieu de l’avenue Clara Zetkin, députée allemande de la Ligue Spartakiste et brillante militante féministe  à l’initiative de la Journée Internationale des Droits des Femmes. Au mieux, cela tient de l’ironie; au pire, du profond dégoût. Et cela ne fait que renforcer le constat quotidien du sexisme ordinaire.

Le sexisme ordinaire, le sexisme de rue, tout le monde y assiste chaque jour. Il suffit de se promener un samedi après-midi dans un quartier bondé, particulièrement en été quand les jambes se découvrent, pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. N’importe quelle fille lâchée en ville se retrouve la cible potentielle de commentaires et d’interpellations, allant du plus banal – le classique sifflement – au plus odieux – « viande à viol », par exemple. Le magnifique Tumblr Paye ta Shnek, qui recense le fleuron des « tentatives de séduction en milieu urbain », et qui permet au passage de se défouler sur la toile après une journée à battre le pavé, montre bien l’ampleur de ce phénomène.  Il avait même eu un certain écho dans les médias à la sortie de « Femme de la rue », le film documentaire de Sofie Peeters dans lequel la réalisatrice se promène en caméra cachée dans les rue de Bruxelles pour enregistrer les commentaires sexistes qu’elle recueille à son passage.

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Exemple choisi parmi tant d’autres des citations recensées sur « Paye ta Shnek »

Et pourtant, tout le monde – ou presque – y est aveugle. Ou refuse de le voir, et comme dit le dicton, il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. En témoigne ce journaliste amateur qui nous avait posé quelques questions lors de la SlutWalk de 2011 à Paris, et qui lui-même nous avait avoué ne jamais s’être demandé pourquoi certaines de ses amies se changeaient avant de rentrer chez elles à la fin d’une soirée, ou pourquoi d’autres  demandaient à un ami de les raccompagner chez elles lorsqu’elles rentraient tard. Et il n’est pas seul : on ne compte plus le nombre d’amis ou de connaissances qui s’étonnent constamment des anecdotes que nous pouvons raconter. Et parfois même qui minimisent le phénomène, si récurrent et si naturel qu’il est devenu à leurs yeux.

Le principe est pourtant simple : je m’habille comme je veux m’habiller, et personne n’a le droit de m’interdire, par un ordre exprès ou par un comportement culpabilisant, une tenue particulière. La revendication peut paraître évidente pour nombre de personnes, politisées ou non, camarades ou non. Y compris pour une bonne partie des militants de gauche dont la défense des droits des femmes et de l’égalité sont inscrites dans l’ADN politique. D’où peut-être d’ailleurs cet aveuglement dont je parlais plus tôt. Mais, comme le montre l’exposé accablant du sexisme ordinaire, elle est loin d’aller de soi dans la jungle urbaine de l’asphalte et du zinc. Absurde même pour certains, comme pour ce policier canadien qui expliquait à des étudiant-e-s que si les femmes ne voulaient pas être agressées, elles n’avaient qu’à ne pas s’habiller comme des salopes. Ce triste exemple a néanmoins conduit à la vague mondiale des SlutWalk, ces « marches des salopes » où nous revendiquions notre liberté de pouvoir nous habiller comme nous le souhaitons, sans jugements, sans commentaires et sans risques pour notre intégrité physique.

La bulle féministe n’existe pas

Et s’il y a un endroit où les femmes devraient pouvoir revendiquer ce droit et cette liberté de s’habiller comme bon leur semble, c’est bien au coeur de la slut4-879796c5cgauche combattante, chez ceux qui descendent dans la rue le 8 mars et qui présentent des listes paritaires aux élections : dans l’éphémère Karl-Marx-Ville qui remplit chaque année le Parc Départemental de la Courneuve des stands des partis de la gauche radicale française et du monde entier, bref, à la Fête de l’Humanité. Un endroit où plus d’une association féministe tient un stand, où des débats sont organisés et des tracts en faveur des droits des femmes distribués. D’où un choc d’autant plus rude au fil de la journée, où l’on se dit que l’on est nulle part à l’abri de ces remarques. De nombreux amis étaient d’ailleurs atterrés au récit que je leur ai fait, excédée, à la fin de la journée.

Le constat est donc simple et désolant. Si la Fête de l’Humanité est une bulle où bon nombre de valeurs de gauche qui animent nos combats tout au long de l’année – par exemple l’antilibéralisme, le pacifisme, l’écologie, l’antiracisme – trouvent une application concrète et directe, il n’en va pas de même pour le féminisme. Pourquoi un « Toi t’es bonne » n’entraîne aucune vague d’indignation dans la foule de ceux qui parcourent les allées de la Fête ? Alors qu’une insulte homophobe provoque immédiatement l’ire des témoins présents. Certes, j’anticipe la réponse, la Fête de l’Humanité n’est pas uniquement un lieu de rassemblement politique : nombreux sont ceux qui y viennent pour les concerts, pour l’ambiance – tout simplement pour faire la fête. Mais, au contraire des autres festivals, la Fête de l’Humanité compte un public militant qui ne se compte pas sur les doigts de la main. Et, avant tout et surtout, rien ne justifie de tels comportements, ici comme ailleurs.

Un terrain expérimental pour la solidarité antisexiste

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 » – Mais fiche moi la paix !
– Waow, quel tempérament !
– Toi, mon pote, tu restes encore cinq minutes »

Un constat, si simple soit-il, appelle des réactions. Répondre à ces insultes par un « mêle-toi de tes affaires » ou par un « connard » bien senti ne suffit pas. Bien des mesures – qui ne coûtent rien – peuvent être prises par les organisateurs de la Fête. Pourquoi, par exemple, ne pas utiliser le support papier que représente la vignette d’entrée à la Fête pour imprimer un code de conduite des festivaliers, qui attirerait notamment l’attention sur le caractère inacceptable des commentaires sexistes et des interpellations insultantes. Une autre idée me vient directement de Berlin où, dans certains bars alternatifs, les pintes de bière sont posées sur des sous-bocks antisexistes sur lesquels sont dessinées des scènes de sexisme ordinaire auxquelles un témoin réagit. Autour de l’image, des conseils en cas de situation sexiste ou d’agression : rendre public, demander de l’aide, crier au feu, appeler la police, frapper, etc. Au dos, un texte explique notamment que nous « facilitons la tâche aux auteurs [d’agressions] en considérant trop souvent les relations entre hommes et femmes comme des choses privées », qu’il faut parfois « oser demander si la femme se sent harcelée » , tout en reconnaissant qu' »intervenir peut être stressant ou pénible ». Chaque année, on découvre avec joie les nouveaux dessins imprimés sur les verres réutilisables et consignés de la Fête de l’Huma. Pourquoi ne pas s’inspirer de ces sous-bocks antisexistes et de diffuser un message féministe sur ces fameux verres en plastique ?

Last but not least, la responsabilité incombe également, comme tout le temps et partout, à chacun et chacune d’entre nous. Mais, et encore une fois parce que la Fête de l’Humanité est (aussi) un festival dont une partie du public est sensibilisée au combat politique et notamment à la lutte pour les droits des femmes et pour l’égalité des sexes, cette prise de responsabilité est encore plus nécessaire en ce lieu. Car si l’on ne peut imposer à personne, au milieu d’une rue déserte ou d’une rame de métro vide, d’avoir le courage de s’opposer seul aux agressions verbales ou parfois physiques, on pourrait exiger de tous et de toutes d’être vigilant sur les allées de la Fête. Il serait tellement simple, lorsque l’on entend des interpellations sexistes sur les allées de la Fête, de répondre haut et fort à leurs auteurs que leurs propos sont décalés, insultants, et que rien ne justifie de tels comportements. D’autant plus que, la plupart du temps, ils ne semblent absolument pas en avoir conscience. Pour une force politique comme la nôtre à laquelle l’éducation populaire tient tant à coeur, voilà un beau terrain expérimental pour la solidarité antisexiste.

Histoire d’éviter que la Fête de l’Humanité ne soit seulement celle d’une moitié de l’humanité.

Erasmus, nouvelle victime de l’austérité européenne

Vendredi 4 octobre, Alain Lamassoure, président de la commission parlementaire des budgets, a déclaré que le programme Erasmus, qui existe depuis 1987, pourrait bientôt se retrouver en cessation de paiement.
Alors que les caisses du fonds social européen sont déjà vides et que d’autres programmes européens seront eux aussi bientôt en cessation de paiement, la situation du programme Erasmus est symbolique. 90 millions d’euros manquent pour boucler le budget de ce programme qui vient de fêter ses 25 années d’existence et qui est l’un des programmes les plus populaires et les plus connus en Europe. Chaque année près de 3 millions d’étudiants, ainsi que des enseignants, bénéficient de ce programme qui permet de découvrir d’autres pays, d’autres horizons, ainsi que d’apprendre des langues étrangères in vivo. Depuis quelques années, un effort de démocratisation avait été mis en œuvre pour permettre à une majorité d’étudiants d’en bénéficier. Les difficultés actuelles de financement remettent en cause cette démocratisation : pour cette année, le versement du second semestre de bourse n’est pas assuré. De plus, ces problèmes financiers viennent remettre en cause le programme « Erasmus for All » (Erasmus pour tous) qui devait débuter en 2014.
Le programme Erasmus en cessation de paiement, cela veut dire une masse importante d’étudiant-e-s européen-ne-s privé-e-s de partir à l’étranger. Cela signifie que les plus démunis d’entre eux verront l’horizon d’une ouverture culturelle se refermer et devront rester étudier dans leur pays d’origine, si tant est qu’ils aient réellement accès aux études au niveau national.
Le Parti de Gauche réaffirme son opposition aux politiques d’austérité qui, en entraînant l’économie européenne toute entière dans le mur, détruisent les maigres acquis sociaux et de démocratisation culturelle. Parce que nous ne voulons pas que le programme Erasmus soit une nouvelle victime de l’orientation austéritaire de l’Union européenne, nous continuerons, comme le 30 septembre dernier ainsi qu’au Parlement, à combattre ces politiques.

Communiqué disponible sur le site du Parti de Gauche