L’Allemagne que vous ne voyez pas

En France, l’Allemagne est redevenue le grand méchant loup. A droite, à gauche, la République Fédérale est devenue l’ennemi à abattre, que ce soit au nom de la souveraineté nationale ou de la solidarité européenne. Ceux qui se plaignent d’être taxés de germanophobie à chaque fois qu’ils dénoncent la politique du gouvernement Merkel usent du même procédé en traitant de « germanolâtre » quiconque lève le petit doigt pour s’opposer à leur déferlement de haine, et de « naïf » celui qui croit encore à l’importance de la coopération franco-allemande au cœur d’une Europe unie. C’est donc à eux que je parle, eux qui méconnaissent tant leur voisin d’Outre-Rhin.

Vous avez dit « démocratie » ?

La salle plénière du Bundestag, coeur de la démocratie allemande

La salle plénière du Bundestag, coeur de la démocratie allemande

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle dont le régime politique n’a pas usurpé son titre glorifiant de démocratie, si aisément bafoué dans d’autres pays. La Loi fondamentale de 1949 a mis en place un système institutionnel et électoral tout à fait exemplaire, qui allie le respect de la voix de ses citoyens avec la stabilité gouvernementale nécessaire pour appliquer une politique de long terme. Chaque électeur allemand dispose de deux voix pour l’élection du Bundestag. La première voix va à un candidat selon un système uninominal à la majorité relative. La deuxième voix est attribuée à une liste dans une grande circonscription (par Land, ou par Landeskreis), selon le système proportionnel. Un garde-fou de 5% permet d’éviter une démultiplication trop importante des partis tout en respectant le choix des électeurs. Soit dit en passant, le système proportionnel va de pair avec la nécessité de former des coalitions, et il serait illusoire de réclamer le premier sans accepter la seconde. Autre garantie de cette Loi fondamentale qui devrait faire se pâmer les détracteurs de la 5e République : les motions de censure contre le gouvernement ne peuvent être présentées que si un nouveau Chancelier est proposé dans le même temps. Cette motion a été utilisée deux fois. La première fois, la CDU a échoué à remplacer le social-démocrate instigateur de l’Ostpolitik, Willy Brandt. La seconde, elle réussit à faire élire le conservateur Helmut Kohl à la place du social-démocrate Helmut Schmidt. Cette motion de censure dite constructive permet la stabilité, tout en garantissant au Parlement son droit à mettre en cause la responsabilité gouvernementale. Un dernier exemple pour la route ? Le référendum d’initiative populaire : si une pétition citoyenne recueille suffisamment de signatures (le quorum requis dépendant des Länder), une procédure prévoit qu’elle puisse déboucher sur un référendum. Cette possibilité existe au niveau fédéral, mais c’est surtout au niveau régional qu’elle a été utilisée. C’est ainsi qu’en mai 2014, en même temps que les élections européennes, les électeurs berlinois ont rejeté par référendum le projet du Sénat (le gouvernement du Land de Berlin) de transformer un tiers de l’ancien aéroport de Tempelhof (le Tempelhofer Feld) en terrain constructible, préférant conserver tel quel cet immense espace de loisir où tous les Berlinois peuvent se promener, faire du cerf-volant, partager un barbecue ou encore cultiver des fruits et légumes. Une autre initiative citoyenne de référendum est en cours dans la capitale, qui permettrait de plafonner le prix des loyers qui flambent depuis des années. Pas mal, non ?

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle où le système de coalition ne signifie pas complicité coupable mais négociation ardue sur la base d’un rapport de force. Il est tellement aisé, pour ceux dont le statut d’opposition permanente n’exige aucune confrontation avec la réalité, de confondre consensus et compromis. Savez-vous ce qu’il s’est passé pendant les trois mois séparant les élections législatives de septembre 2013 et la formation du gouvernement de grande coalition en décembre de la même année ? La CDU et le SPD ont négocié. Et négocié durement, sur tous les sujets qui les opposaient, avançant argument contre argument, et faisant peser leur poids électoral respectif dans la balance. En est issu un contrat de coalition de presque 200 pages, qui fixe la ligne de route du gouvernement pendant ses quatre années de mandat. Un exemple pour illustrer cette logique de négociation et de compromis, qui n’a pas grand chose à voir avec le ralliement sans conditions décrit par certains : la dernière loi sur la nationalité. Entrée en vigueur en décembre dernier, elle prévoit la suppression de l’Optionspflicht, selon lequel un enfant né en Allemagne de parents étrangers devait choisir entre la nationalité allemande et celle de ses parents à l’âge de 21 ans, à condition qu’il ait vécu au moins huit ans en Allemagne ou y ait fréquenté l’école pendant au moins six ans. Ce qui est le cas d’une bonne majorité des enfants turcs nés en Allemagne. Ce projet de loi avait été inscrit dans le contrat de coalition par Aydan Özoguz, actuellement Secrétaire d’Etat à la Migration, à l’Intégration et aux Réfugiés, qui avait mené les négociations pour le SPD sur ce thème. Ces conditions, comptées en années de résidence ou d’école, avaient été posées par la CDU. Cette loi, qui introduit un élément du droit du sol de plus dans le droit de la nationalité allemand, a été arrachée dans les négociations. Et les exemples ne manquent pas, comme le salaire minimum, également introduit dans le contrat de coalition par le SPD. Mais il est bien entendu plus aisé de rester dans son canapé et de traiter les sociaux-démocrates allemands de capitulards que de reconnaître les avancées que leur participation au gouvernement en place depuis 2013 a permis.

Le Parlement Européen à Strasbourg, coeur de la démocratie européenne

Le Parlement Européen à Strasbourg, coeur de la démocratie européenne

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle à qui l’approfondissement démocratique de l’Union Européenne ne fait pas peur. Avant que les instruments de contrôle budgétaire ne deviennent l’alpha et l’oméga de la politique européenne, les « voisins d’Outre-Rhin » faisaient figure de pionniers en la matière. En 1994, le groupe CDU/CSU au Bundestag proposait dans un papier portant la signature de Wolfgang Schäuble, futur ministre des Finances, d’appuyer sur l’accélérateur de l’intégration politique grâce à un « noyau dur » formé autour du couple franco-allemand et ayant pour tâche, au sein de l’UE, d' »opposer un centre consolidé aux forces centrifuges dues à un élargissement constant ». L’année 2000 fut marquée par le grand discours de Joschka Fischer, le ministre (Verts) des Affaires étrangères du gouvernement de Gerhard Schröder, à l’Université de Humboldt. Il y proposait un « centre de gravité comprenant plusieurs États capables, en Européens profondément convaincus, de progresser sur la voie de l’intégration politique ». À ces deux initiatives, formulées à cinq ans d’écarts, les réponses françaises furent simplement inexistantes. Sans compter la réaction absurde de Jean-Pierre Chevènement qui voyait dans les propositions allemandes une résurgence des volontés de dominations des années 1930, le reste du gouvernement socialiste resta silencieux. Il tenta même de faire taire Jacques Chirac, alors président de la République, qui avait répondu avec enthousiasme lors d’un discours devant le Bundestag. Aujourd’hui, les ambitions d’intégration politique approfondie ont quasiment disparue du radar européen. Faute de ne pas avoir saisi l’occasion lorsqu’elle s’était présentée.

Vous avez dit « progrès » ?

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle qui ose se confronter aux défis écologiques et énergétiques. Le mot Energiewende vous dit-il quelque chose ? En français, il se traduirait littéralement par tournant énergétique. C’est la transition énergétique à l’allemande. Ses objectifs sont ambitieux : abandon complet du nucléaire d’ici 2022, réduction des gaz à effet de serre d’au moins 80 % et un mix énergétique comprenant au moins 80 % d’énergies renouvelables d’ici 2050. La France, pendant ce temps, continue de ne voir la transition et l’indépendance énergétiques que par le prisme du nucléaire, énergie soi-disant « propre », dont la dangerosité a déjà été par plusieurs fois prouvée. La responsabilité du pays en ce domaine est donc énorme : il s’agit de montrer au reste de l’Europe qu’une transition énergétique ambitieuse mais efficace peut être menée, et qu’elle est déjà en route : pour la première fois en 2014, les énergies renouvelables représentaient la première source d’électricité dans le mix énergétique germanique. Un retour sur l’affaire Wolkswagen s’impose cependant à l’heure de la publication de cet article, bien qu’il ne soit pas question d’énergie. L’annonce du traficotage éhonté de plusieurs millions de véhicules pour minimiser leur impact écologique réel a permis de relancer quelques préjugés sur les Allemands, tous fanas de grosses bagnoles, et pour qui plus celles-ci pollueraient, mieux ce serait. Leur gouvernement se serait d’ailleurs fait une spécialité de maintenir les normes des tests anti-pollution au plus bas, cédant au lobby automobile. Une semaine après que le scandale a éclaté, il serait cependant hâtif de conclure à une responsabilité typiquement germanique dans cette affaire. Rien ne nous dit que d’autres constructeurs automobiles n’auraient pas également installé lesdits micrologiciels dans leurs modèles de voiture, ou trouvé d’autres moyens pour détourner les normes et tromper les consommateurs. Et si les articles indignés dénonçant le lobby auprès de l’UE en faveur de tests de pollution moins sévères ont l’Allemagne en ligne de mire, il ne s’agit que d’une illusion d’optique créée par le contexte de l’affaire Volkswagen : tous rappellent à la marge que le Royaume-Uni et la France tenaient les mêmes positions. Enfin, s’il faut parler de lobby anti-écologique, pourquoi ne pas mettre les pressions de l’industrie nucléaire française sur la table ?

8 mars 2014 à Berlin : affiche sur un mur du quartier de Kreuzberg

8 mars 2014 à Berlin : affiche sur un mur du quartier de Kreuzberg

L’Allemagne que vous ne voyez pas, c’est celle qui innove en matière de droits des femmes et de politique familiale. Le fameux Kirche, Küche, Kinder (église, cuisine et enfants, le triptyque censé définir les devoirs des femmes) est bien connu des détracteurs de l’Allemagne. Qui oublient au passage de dire que, depuis plusieurs années, les gouvernements successifs ont décalé leur viseur vers le travail des femmes, afin d’augmenter le taux d’activité de celles-ci. Résultat : la politique familiale allemande est en train de rattraper celle de l’Hexagone, qui l’a pourtant précédée de plusieurs décennies. Congés parentaux, allocations, aménagement du temps de travail pour les parents, amélioration des services de petite enfance : les réformes fusent depuis dix ans. La « prime aux fourneaux » de 150€ par mois pour les familles préférant élever leur enfant à domicile, imposée par les conservateurs bavarois de la CSU en 2013, a été jugée inconstitutionnelle fin juillet 2015. Si les effets escomptés de hausse de l’activité féminine et de la natalité ne sont encore que faibles, continuer à décrire l’Allemagne comme un pays archaïque qui laisse ses femmes au foyer plutôt que de leur ouvrir la porte du monde du travail relève de l’absurdité. En termes de droits des femmes, 2015 aura également été l’année de l’introduction d’un quota de femmes dans les conseils de surveillance des grandes entreprises et de la délivrance de la pilule du lendemain sans ordonnance. Le gouvernement avance à vitesse grand V sur ces questions, et il serait grand temps de reconnaître ce chambardement plutôt que de rester enfermé dans des grilles de lecture désormais dépassées.

Enfin, l’Allemagne que vous commencez peut-être à voir au-delà des certitudes réconfortantes mais bien étroites qui vous sont propres, c’est celle qui prend conscience de la crise de réfugiés qui touche actuellement l’Europe. Sans être un pays bordé par la Méditerranée qui transporte chaque jour des centaines de canots, ou frontalier de ceux d’où fuient les milliers qui sont poussés sur les routes par la misère et la guerre, l’Allemagne accueille chaque jour un grand nombre de réfugiés. Et prend la responsabilité de s’assurer que d’autres pays, sans avoir à accueillir toute la misère du monde, en prennent au moins leur part. Sans fermer ses frontières, malgré ce que certains affirment : chaque jour, des centaines ou des milliers de réfugiés continuent d’entrer en Allemagne.


En guise de conclusion

Loin de moi l’idée d’encenser comme un tout le « modèle allemand ». De ce côté du Rhin comme de l’autre, et quelle que soit la rive sur laquelle on se trouve, les éléments positifs se mêlent à ceux qui le sont moins, et il revient aux politiques intelligents de savoir faire la balance entre les deux pour pouvoir renforcer les premiers et améliorer les seconds.

Nul besoin, dans un contexte politique européen qui laisse de plus en plus de place au nationalisme et aux discours violents, d’accuser un seul pays d’être à l’origine de tous les maux politiques et économiques de notre continent. Depuis quand la nationalité d’un citoyen compte plus que ses opinions politiques ? Il serait temps que chacun commence à mesurer ses propos pour éviter le manichéisme. Il vaut mieux d’abord voir la poutre dans son œil avant d’aller la chercher dans celui du voisin.

Les femmes et les migrants d’abord !

Malgré une situation économique exceptionnelle, l’Allemagne se trouve face au défi majeur du vieillissement de sa population et la pénurie de main d’oeuvre. Pour le relever, les pouvoirs publics mettent en oeuvre une modernisation accélérée de la société. Les femmes et les migrants se retrouvent en première ligne.

Taux de chômage au plus bas depuis la réunification, excédent commercial record, déficit zéro, comptes de la sécurité sociale largement excédentaires : avec tous ces indicateurs au vert, l’Allemagne a de quoi se sentir sur un petit nuage. En position de force en Europe, elle parvient à s’imposer habilement dans les négociations. Redevenue attirante pour les migrants, elle était l’année dernière le deuxième pays d’immigration derrière les États-Unis. Bref, tout semble sourire aux Allemands.

Pourtant, et ce n’est pas nouveau, une épée de Damoclès plane sur la première puissance économique européenne : sa situation démographique. Le taux de fertilité des Allemandes était de 1,38 enfants par femme en 2012, bien en dessous du seuil nécessaire au renouvellement des générations, et nettement en dessous de la moyenne de l’Union Européenne (1,58). Sans l’immigration massive qui maintient sa croissance démographique à flots, la population allemande décroîtrait. Cette situation démographique a, bien entendu, des avantages à court terme. Alors que, des deux côtés du Rhin,        800 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, ce sont 650 000 travailleurs qui partent à la retraite en France pour 850 000 en Allemagne. Le taux de chômage historiquement bas des jeunes en Allemagne s’expliquerait donc également par ce différentiel de situation démographique.

Mais, à moyen et à long terme, cette situation démographique est surtout un danger pour l’économie allemande. Aujourd’hui déjà, plusieurs branches de métiers recensées par la Bundesagentur für Arbeit (l’Agence fédérale pour l’Emploi) sont en pénurie de main d’oeuvre: l’Allemagne manque déjà d’ingénieurs, et de personnel de soin. Le Fachkräftemangel (manque de personnel qualifié) est un fléau qui ne fait que grandir.

Les retombées politiques de cette situation sont particulièrement intéressantes. En effet, pour faire face à cette double menace de déclin démographique et de pénurie de main d’oeuvre, les pouvoirs publics mettent en oeuvre un ensemble de mesures conduisant à une modernisation accélérée de la société. La stratégie du gouvernement fédéral se déploie en direction de deux publics cible : les migrants et les femmes.

Une nouvelle culture d’accueil

Aujourd’hui, l’Allemagne est le deuxième pays le plus attirant pour les émigrés, derrière les États-Unis, avec 465 000 migrants l’année dernière. En choeur, la classe politique allemande a salué ces chiffres comme un signe positif. Tous les partis hormis bien sûr l’AfD, le nouveau parti de droite populiste eurosceptique et (soyons soft) très critique sur les questions d’immigration. Cette unité des partis politiques, qui se félicitent tous que l’Allemagne soit une « terre d’immigration » (Einwanderungsland) et mettent en avant la « culture d’accueil » (Willkommenskultur) du pays, relève d’une transformation radicale du discours.

Un drapeau germano-turc à Neukölln

Un drapeau germano-turc à Neukölln

En effet, jusque récemment, l’Allemagne ne se considérait pas comme une terre d’immigration, mais plutôt comme une terre d’accueil temporaire. Les immigrés venus massivement d’Espagne, de Grèce et de Turquie pour travailler en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960 portaient ainsi le nom de Gastarbeiter, les travailleurs invités. À aucun moment, l’idée que ces travailleurs se transforment en une immigration durable et installée n’avait été envisagée. Ce fut pourtant le cas, et les Turcs forment aujourd’hui la plus grande communauté d’immigrés en Allemagne, même si la Pologne a depuis plusieurs années pris la place de premier pays d’origine des nouveaux migrants.

Face à cette situation et au déclin démographique menaçant, la politique allemande a effectué un virage à 180 degrés depuis quinze ans. En 2000, le Chancelier social-démocrate Gerhard Schröder a mis en place le « modèle optionnel », qui permet aux enfants nés en Allemagne de parents étrangers de choisir entre leur nationalité d’origine et la nationalité allemande à leurs 18 ans, introduisant un élément de droit du sol dans un droit de la nationalité jusque là régi par le droit du sang. Une réforme qui paraîtrait aberrante en France où la double nationalité est acceptée depuis bien plus longtemps, mais une mesure révolutionnaire pour l’Allemagne. En 2005, une nouvelle loi d’immigration est entrée en vigueur, facilitant le droit de séjour et mettant en place des « cours d’intégration » pour les immigrés.

Sous l’égide de la nouvelle Secrétaire d’État sociale-démocrate à l’Immigration, aux Réfugiés et à l’Intégration Aydan Özoğuz, le droit de la nationalité a encore été modifié fin décembre 2014. Suivant une revendication du SPD depuis plusieurs années, le « modèle optionnel » a été assoupli. Désormais, s’ils ont résidé en Allemagne pendant au moins huit ans ou fréquenté l’école pendant au moins six ans, les enfants nés en Allemagne de parents étrangers ne doivent plus choisir entre leurs deux nationalités. Et, depuis début février, le SPD multiplie les sorties dans la presse pour une nouvelle loi sur l’immigration permettant de simplifier le droit de séjour avec un système à points.

Ainsi en l’espace de quinze années l’Allemagne, le pays de l’identité nationale « culturelle », a ouvert ses portes et facilité l’intégration de ses immigrés.

Travailleuses, travailleuses !

Deuxième public cible : les femmes. Ici, le but est double: à la fois attirer les femmes sur le marché du travail et les inciter à faire plus d’enfants. Horizon ô combien difficile à atteindre, dans un pays où le rôle des femmes a longtemps été défini par les « trois K »: Kinder, Küche, Kinder (les enfants, la cuisine et l’église). Loin de relever de l’histoire ancienne, cette doctrine conservatrice a la vie dure, notamment en ex-RFA. En 2006, un sondage eurobaromètre montrait que 27% des Allemands de l’Ouest considéraient que la vie familiale pâtissait forcément de l’activité professionnelle de la femme (contre 9% des Allemands de l’Est et 13% des Français). Ils étaient également 17% à affirmer que, dans l’idéal, les mères devraient rester au foyer pour élever leurs enfants (contre 7% des Allemands de l’Est et 8% des Français). Il faut aussi dire que le système d’accueil de la petite enfance en Allemagne est bien différent du français : si la période d’instruction obligatoire est la même (entre 6 et 16 ans), le Kindergarten allemand est payant, contrairement à l’école maternelle française. Et, tout au long de la scolarité, les enfants allemands n’ont cours que le matin, créant des besoins de garde l’après-midi.

Enfants - Travail "Et c'est par où tout droit ?"

Enfants – Travail
« Et c’est par où tout droit ? »

Impossible, me direz-vous ? Comme pour ses migrants, le gouvernement fédéral se retrousse les manches pour faire face au défi et met en place des mesures modernisant radicalement la conception de la place des femmes dans la société. Premier chantier : la politique familiale. Pour permettre aux mères de concilier vie professionnelle et vie de famille, le Parlement a adopté une loi améliorant le système de congé parental. Ainsi, l’allongement du congé parental est devenu possible si le deuxième parent (donc le père, soyons réalistes), décide de prendre également un congé. Cet allongement du congé est par ailleurs devenu possible pour les parents décidant de travailler en temps partiel, avec pour objectif à la fois une augmentation de l’indice de fécondité et et un renforcement de l’activité professionnelle des femmes.

Pour lutter contre les inégalités dans le monde du travail, le Parlement a également adopté, après de longs mois de débats entre sociaux-démocrates et conservateurs, une loi introduisant un quota de femmes dans les instances dirigeantes des grandes entreprises, afin de faire exploser le plafond de verre auquel se heurtent de nombreuses femmes. Et la prochaine réforme est déjà sur les rails : la Ministre fédérale de la Famille, des Personnes Âgées, des Femmes et de la Jeunesse, Manuela Schwesig, ferraille actuellement pour une loi permettant une plus grande égalité salariale entre hommes et femmes.

Enfin, et même si les objectifs et impacts de la loi dépassent largement cette simple question, l’introduction d’un salaire minimum légal en Allemagne est également une excellente nouvelle pour les femmes, qui sont à 70% employées dans des secteurs à bas salaires. Ainsi, en 2012, un quart des femmes ayant un emploi étaient payées en-dessous de 8,50€ de l’heure, le seuil retenu pour le salaire minimum. Celui-ci s’appliquant également aux minijobs, il profitera donc largement aux femmes qui représentent 3,2 millions des 4,8 millions de minijobbers.

Ainsi, sous la menace du déclin démographique et de la pénurie de main d’oeuvre, les gouvernements fédéraux successifs explorent, tâtonnent, cherchent des solutions et les appliquent le plus rapidement possible. Cette innovation politique, permise par une situation économique favorable, produit une modernisation accélérée de la société allemande en termes de droits des femmes et d’intégration des migrants. Des recettes qui ont tout intérêt à être efficaces, sous peine que les Allemands ne tombent rapidement et douloureusement de leur petit nuage.