Réfugiés : tous aux abris ?

Alors que l’Europe commémore le triste anniversaire de Lampedusa en révisant ses outils de maîtrise de flux des réfugiés à travers la Méditerranée, l’Allemagne durcit sa politique d’asile.

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« Aucun homme n’est illégal » : le campement de l’Oranienplatz

Ils sont le visage d’une réalité européenne. Arrivés au terme d’une marche de 28 jours à l’automne 2012, plusieurs centaines de réfugiés avaient planté leurs tentes sur l’Oranienplatz, une place du district de Friedrichshain-Kreuzberg. Avec le soutien du maire du district de l’époque, Franz Schulz (Verts) : « nous considérons que leurs revendications politiques sont justes », avait-il déclaré. Depuis, ils multiplient les actions pour obtenir un droit de séjour. Ils ont écrit une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, organisé des grèves de la faim devant la porte de Brandebourg ou la tour de la télévision de l’Alexanderplatz, occupé temporairement des sièges des Verts et de la confédération syndicale DGB, récoltant au passage le soutien de nombreuses associations, mais également les ultimatums des autorités.

Le 18 mars dernier, le Sénat de Berlin et les réfugiés étaient pourtant parvenus à un accord. Dès que le campement de l’Oranienplatz était évacué, ils obtiendraient un « soutien et un accompagnement dans le développement de leurs perspectives professionnelles ». Étaient compris des cours d’allemand, une reconnaissance de leurs compétences et un accès à des études, à une formation ou au marché du travail. En avril 2014, plus ou moins volontairement et pacifiquement selon les sources, les demandeurs d’asile avaient démonté le campement de l’Oranienplatz et avaient commencé à préparer leurs dossiers. Ils auraient alors dû être examinés au cas par cas. Jusqu’au coup de théâtre du 31 août : signé par une sénatrice non compétente en la matière, l’accord serait invalide. Quelques jours plus tôt, 108 réfugiés avaient vu leurs dossiers refusés et devaient quitter Berlin.

Appellation d’origine contrôlée

La mobilisation de l’Oranienplatz n’est qu’une illustration parmi d’autres du durcissement de la politique d’asile en Allemagne, qui trouve aussi sa traduction dans le droit. Dernier exemple en date : une loi votée le 3 juillet au Bundestag et le 19 septembre au Bundesrat, modifiant la liste des « pays d’origine sûrs », c’est-à-dire censés respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Trois pays de la péninsule des Balkans y ont été ajoutés : la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et la Serbie. Jusqu’ici, outre les pays de l’Union Européenne et de l’Espace Schengen, seuls le Ghana et le Sénégal figuraient sur cette liste faisant office d’appellation d’origine contrôlée des demandeurs d’asile. Concrètement, cela signifie que les ressortissants de ces pays peuvent se voir refuser leur demande sans motif. Plusieurs associations et partis étaient pourtant montés au créneau, arguant de la situation inquiétante des Rroms dans ces pays.

Comme les États au sein de l’espace européen, les Länder se renvoient en permanence la patate chaude sur le nombre de réfugiés à accueillir, demandant également parfois à l’État fédéral de prendre ses responsabilités. Car la législation de la République Fédérale est la même que celle de l’Union Européenne, définie par le règlement de Dublin : la demande d’asile ne peut être faite que dans le Land d’arrivée du réfugié. Les Länder du Sud se plaignent alors de leur part qu’ils jugent trop importante. Le Bade-Wurtemberg, gouverné par les Verts en coalition avec le SPD, qui ne cesse de réclamer un engagement plus fort du niveau fédéral, est régulièrement taxé par d’autres Länder de trop « restrictif ». C’est d’ailleurs ce Land qui a fourni les voix nécessaires à la majorité requise pour voter la loi sur les pays d’origine sûrs. Et en Bavière, la Christlich-Soziale Union (CSU, alliée de la CDU de Merkel) plaide pour un contrôle des frontières face aux réfugiés qui seraient « envoyés » depuis l’Italie.

Un plaidoyer qui prend la forme d’un serment d’hypocrite. Au sein de l’Allemagne, il serait inadmissible que les Länder du Sud supportent une charge plus importante. Par contre en Europe, les États du Sud ont toute vocation à accueillir tous les demandeurs d’asile qui atteignent leurs côtes après avoir traversé la Méditerranée. Pour ceux qui les atteignent, bien entendu : un an après Lampedusa et alors que les naufrages se multiplient, l’Union Européenne semble toujours plus préoccupée du renforcement de sa forteresse que du sort des réfugiés. Hasard du calendrier, c’est deux mois après le drame du 3 octobre 2013, qui avait vu 366 migrants sombrer au large de l’île italienne de Lampedusa, que l’UE avait mis en place EUROSUR, un système de surveillance des frontières. Malgré les jérémiades des dirigeants européens qui qualifient la Méditerranée de cimetière à ciel ouvert, le premier objectif de ce système reste la lutte contre l’immigration illégale.

Le règne de Triton

Pour compléter ces dispositifs, le 9 octobre, les 28 ministres de l’Intérieur ont décidé du lancement en novembre prochain de l’opération Triton. Poétiquement nommée ainsi en référence au dieu marin qui, selon la mythologie grecque, voulut sauver des vaisseaux échoués à la suite d’une tempête, l’opération aura pour mission de sauver les migrants en Méditerranée, prenant le relais de Mare Nostrum, opération lancée unilatéralement par l’Italie en décembre 2013. Depuis, en moins d’un an, cette dernière a secouru plus de 90 000 réfugiés. Un résultat qui sera difficile à atteindre par Triton, tant son trident semble édenté : alors que l’opération italienne était dotée de plus de 9 millions d’euros par mois pour accomplir sa mission, sa petite sœur européenne disposera de 2,5 millions d’euros. Un montant jugé largement insuffisant par Amnesty International, qui dénonce la « passivité coupable » des États membres face aux tragédies en Méditerranée.

Une nouvelle opération pour revenir au point de départ ? « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », affirme Tancredi dans Le Guépard. Un roman de Giuseppe Tomasi di … Lampedusa. Quelle ironie.

« Ils viennent par milliers, mais la plupart / N’atteindront jamais le pays espéré / Les patrouilles les saisiront / Pour les déporter en notre nom / Et le reste, il se noiera / Dans la fosse commune de la Méditerranée »

Die Toten Hosen, Europa

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