Ces exports dont la France se passerait bien

L’Allemagne est championne européenne d’exportation, c’est bien connu. Mais en dehors des biens de consommation, c’est l’importation du « modèle allemand » qui fait couler des litres et des litres d’encre dans les rédactions et dans les partis politiques. Ce fameux modèle ne recouvre pourtant qu’une réalité vague et aux facettes multiples. Comme dans chaque pays, les « produits d’exportation » potentiels, qu’ils fassent ou non partie d’un modèle politique, économique, social ou culturel, sont très variés. Petite revue diverse et personnelle de ceux dont la France se passerait bien.


Note : ceci n’est pas du « modèle allemand bashing ». Encore une fois, ce terme ne recouvre pas grand chose, et il y a d’autres produits d’exportation que je verrais très bien traverser le Rhin, le plus vite possible même.


Hartz IV

« Bon, si tu ne trouves pas de job, tu vivras de Hartz IV, comme une vraie Berlinoise ». Ces mots d’un ami, dont je tairai le nom, n’ont malheureusement que très peu à voir avec de l’exagération. À Berlin, vivre de Hartz IV, ce RMI au rabais, est devenu le lot commun de nombreux Berlinois – presque 17% -, et surtout des jeunes – près d’un cinquième chez les 15-24 ans. Les chiffes varient énormément selon les Länder et atteignent leur plus haut sommet dans la capitale.

Minijobers : un droit du travail en miniature. Image : dpa/alliance

Hartz IV, minijobs : un droit du travail en miniature. Image : dpa/alliance

À quoi correspond le régime Hartz IV ? Je parle délibérément de régime, et vous allez comprendre pourquoi. Il s’agit d’un système d’aides sociales adopté par les Verts et les sociaux-démocrates du SPD sous le règne de Gerard Schröder en 2004. Il fête donc ses dix ans cette année : youpi ! La mesure principale de ce système est la réduction de la durée des indemnités chômage à douze mois, après quoi l’aide octroyée tombe en-dessous des 400€ (exactement de 296€ à 391€). Des allocations logement et chauffage peuvent également être attribuées en sus, avec un plafond strict. Et en contrepartie de ce traitement royal, les Hartz IV Leute ont bien entendu quelques obligations : accepter (quasiment) n’importe quel boulot (y compris les Minijob à 450€ ou les travaux d’utilité publique payés 1€ de l’heure) sous peine de sanctions, et leurs comptes en banque sont épluchés scrupuleusement (deux heures de baby-sitting pouvant entraîner une réduction des indemnités). La panacée, n’est-ce pas ? La cour constitutionnelle de Karlsruhe avait déclaré en 2010 la loi Hartz IV comme incompatible avec l’article 1 de la Loi fondamentale allemande qui garantit la dignité humaine. Depuis, bien que le montant des aides augmente chaque année, ce nom est toujours synonyme de précarité et de pauvreté.

Alors pourquoi ne pas importer ce système d’aides sociales en France, comme certains le proposent ? Pas besoin de faire un dessin, il me semble : ce système d’aides ne devrait être exporté nulle part, malgré ceux qui, sur la rive occidentale du Rhin (bah, oui, je peux pas dire de notre côté du Rhin, ce serait géographiquement faux pour moi), réclament une réforme du marché du travail « à l’allemande » – c’est-à-dire à la Hartz, pour diminuer le chômage. Si certaines mesures comme le Kurzarbeit, ce chômage partiel indemnisé et plutôt efficace, pourraient trouver une application intéressante en France, l’allocation chômage au rabais, c’est non.

La Shariah Police

Ils ont des blousons oranges et se promènent les soirées de week-end dans les rues de Wuppertal, ville industrielle de la région Rhin-Ruhr et lieu de naissance de Friedrich Engels et de Pina Bausch (rien que ça). Aux hommes, ils expliquent qu’ils ne doivent pas boire d’alcool. Aux femmes, ils expliquent qu’elles feraient mieux de se couvrir les cheveux avec un voile. Qui ? Les joyeux gardons de la Shariah Police. Ce groupe de salafistes a commencé à faire la Une des quotidiens outre-Rhin depuis le début du mois.

Au programme du Shariah Police Festival

Au programme du Shariah Police Festival

Autant dire qu’en pleine période de décapitations par l’État Islamique, le sujet fait polémique. Les réactions politiques n’ont pas tardé, jusqu’au sein du gouvernement. Thomas de Maizière, ministre de l’Intérieur (CDU) a ainsi déclaré au Bild, célèbre tabloïd, que « personne ne peut s’octroyer le droit d’abuser du nom de la police allemande », et son collègue à la justice Heiko Maas (SPD) lui a emboîté le pas en mentionnant une « justice parallèle illégale ». Remarquez, les deux étaient bien dans leur rôle : l’un parle police, l’autre justice. Plusieurs personnalités politiques, dont le chef de la CDU, a revendiqué un renforcement des lois pour permettre l’interdiction de ce groupe. La chancelière est également montée au créneau pour expliquer que cette tentative serait la première et la dernière. Pour tenter de parer la paranoïa collective, certains éditorialistes (dans le Spiegel Online ou dans le taz) ont quand même rappelé que parler de justice illégale parallèle tenait plus de l’alarmisme que de la réaction politique saine, et surtout que tout ce tintouin faisait une publicité monstrueuse, sans doute plus que ce que ce groupuscule aurait pu espérer.

Maintenant, imaginez la même situation en France. Imaginez un groupe de barbus en veston bleu fluo patrouillant dans les rues, disons, du Havre, et quelques passants alarmés qui publieraient des photos sur Twitter. La machine s’emballe : la presse s’empare de l’affaire, le monde politique aussi. Et qui donc gueulerait plus fort que les autres et attirerait tous les micros et toutes les caméras ? À qui profiterait donc ce flip national ? À Madame Le Pen, bien entendu, qui se frotterait les mains d’avoir une raison de plus pour surfer sur les peurs et taper sur l’Islam, en couvrant tout ça, bien entendu, sous le principe de laïcité (à sens unique).

Pour l’instant en Allemagne, le parti eurosceptique Alternative für Deutschland (AfD), qui a le vent en poupe, ne semble pas s’être emparé de la question. Certes, il a atteint des scores alarmants dans les trois dernières élections régionales (près de 10% en Saxe le 31 août et plus de 10% dans le Brandebourg et en Thuringe le 14 septembre), mais difficile de faire le lien entre les deux phénomènes. Le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD), un chouette parti de néonazis, a lui sauté sur l’occasion pour distribuer un tract contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Mais c’est un parti en cours de radicalisation et de marginalisation. L’absence d’un parti identique au FN en Allemagne limiterait-il l’impact de ce phénomène ? Impossible à dire, mais inutile de tenter l’expérimentation en France.

La religion sur formulaire administratif

Janvier 2014 - Une église à Wedding

Janvier 2014 – Une église à Wedding

Janvier 2014. Bravant la neige et le verglas qui recouvrent les rues de Berlin depuis deux semaines, je me fraye un chemin jusqu’à la mairie du district de Tiergarten, la seule où des rendez-vous étaient disponibles à court terme pour faire son Anmeldung, ce formulaire qui officialise la berlinitude – c’est-à-dire qui vous inscrit comme résident allemand, et qui existe dans tout le pays. Après un petit quart d’heure d’attente (comme quoi la ponctualité, hein, tout ça), je me retrouve donc face à face avec une fonctionnaire qui me demande mon contrat de location afin d’enregistrer mon adresse, afin de me poser d’autres questions. Le dialogue suivant s’est déroulé en allemand : « – Nationalité ? – Française. – Lieu de naissance ? – Paris. – Situation familiale ? – Célibataire sans enfants. – Religion ? – Quoiiiiiii ? ». Ah oui forcément, pour une Française ça fait bizarre. Je viens d’un pays où ce ne sont pas les oignons de l’administration de savoir si je suis juive, athée, musulmane, chrétienne ou bouddhiste.

Et pourtant je le savais : en Allemagne, la séparation de l’Église et de l’État n’est pas aussi stricte qu’en France. Tous les samedis à 20h, quand le journal télévisé passe sur TF1 et France 2, c’est un curé ou un pasteur qui parle à la télé allemande lors du Wort zum Sonntag. Mais tout cela va plus loin qu’un simple programme de télévision, bien entendu. Les premiers mots de la Loi fondamentale allemande sont par exemple « Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes … ». Ça change du « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », pas vrai ? Mais ça n’est pas fini : il existe un impôt pour la religion. Il ne concerne que les religions catholique, protestante, juive et orthodoxe. En étant baptisé ou en se déclarant membre de telle ou telle église, cette taxe correspondant à 9% de l’impôt sur le revenu devient obligatoire. Mais le plus beau, c’est quand même que, pour ne plus payer cet impôt et officialiser sa sortie de l’Église, il faut signer un formulaire administratif et, selon les Bundesländer, payer des frais qui peuvent monter jusqu’à 50€. En avril (il n’y avait plus de neige), mon maître de stage était ainsi rentré de sa pause déjeuner ravi en expliquant que, étant enfin berlinois, il pouvait sortir de l’Église sans débourser un seul sou.

Bref, encore une fois, pas besoin de faire un dessin pour expliquer pourquoi l’importation de cette mesure ferait tache en France : la religion y est une affaire privée, une affaire de conscience personnelle. Et puis de toute façon, c’est bien connu, « y’a déjà bien trop d’impôts en France, pas vrai ma bonne dame ».


 En guise de conclusion

Mais il manque donc le fromage et le vin dans cette liste ? J’aurais bien voulu écrire que le fromage allemand est également un produit dont l’exportation ne serait pas, disons, nécessaire. Malheureusement, l’Allemagne exporte déjà plus de fromage que la France (oui, vous avez bien lu). Et en ce qui concerne le vin, une anecdote peut tout résumer. Un jour que j’étais dans un restaurant de poissons à Hambourg avec deux amis français, le serveur nous demanda si le vin que nous avions choisi, un Riesling de la région du Palatinat, était bon. Rien d’autre ne put nous échapper que « Er war nicht schlecht » (pas mauvais). Et pourtant, objectivement, il était bon, et même meilleur que plusieurs blancs d’Alsace. Mais de là à le dire, il y a un pas que des Français ont du mal à franchir. Un pas au-dessus du Rhin.

From Berlin, with love.

Une réflexion au sujet de « Ces exports dont la France se passerait bien »

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